La sélection des bébés et le biais d’attention
La sélection des bébés
1. Orchid Health est une startup américaine dont l’ambition est de sélectionner pour ses clients le “meilleur” embryon, avant qu’il ne devienne un fœtus. Un mélange entre Bienvenue à Gattaca et le Meilleur des mondes, sauf que ce n’est pas de la science-fiction ! Quant au nom “Orchid”, difficile de rater le clin d’œil lorsqu’on le prononce comme our kid, “notre enfant”.
2. Orchid a été fondée à San Francisco par Noor Siddiqui, une jeune entrepreneuse particulièrement déterminée, qui prévoit d’avoir quatre enfants… grâce à sa propre technologie. Parmi les premiers investisseurs, on retrouve l’incontournable Peter Thiel, soutien de Donald Trump depuis 2016.
3. Orchid déclare être la première entreprise capable de séquencer l’intégralité du génome d’un embryon, soit près de trois milliards de paires de bases (bp). Cinq cellules lui suffisent pour détecter plus de 1200 maladies rares. Ses algorithmes calculent ensuite des “scores de risques polygéniques” pour estimer les probabilités qu’un futur enfant développe, un jour, des maladies comme un trouble bipolaire, un cancer, la maladie d’Alzheimer, l’obésité ou la schizophrénie. Dans un tweet, Siddiqui revendique clairement son ambition : ouvrir la voie à “une génération génétiquement avantagée, capable d’éviter les maladies”.
4. À terme, la naissance d’un enfant serait donc le produit d’une présélection génétique et d’analyses de données (data mining), plutôt que le fruit du hasard d’une relation humaine. Dans ce scénario, la sexualité relèverait du plaisir, tandis que la procréation passerait par l’analyse des embryons.
“Sex is for fun, and embryo screening is for babies,” Noor Siddiqui
5. Les projets d’Orchid s’inscrivent dans une logique « pro-nataliste » portée par des figures influentes comme le vice-président américain J.D. Vance, Elon Musk et, encore une fois, Peter Thiel qui déplorent la baisse du nombre de naissances et militent pour des politiques natalistes. Parmi les clientes d’Orchid figure d’ailleurs Shivon Zilis, la mère de quatre des enfants d’Elon Musk. Peter Thiel finance également Nucleus (“Have your best baby” en guise de promesse) et TMRW, une entreprise spécialisée dans la congélation d’ovocytes et d’embryons. TMRW dispose en outre d’un fonds de 200 millions de dollars pour déployer ses services en Asie.
6. Au-delà des politiques natalistes, Orchid et ses concurrents font resurgir le spectre de l’eugénisme, en rendant possible la limitation — voire l’élimination — de naissances considérées comme indésirables. De son côté, Orchid affirme vouloir accompagner les couples dans leur projet d’enfant et réduire les risques de maladies pour leurs futurs enfants. Toutefois, la généralisation des analyses génétiques prénatales pourrait ouvrir la voie à une nouvelle forme d’eugénisme, conduisant à une société où les familles les plus aisées donneraient naissance à des enfants dotés d’une santé ou d’aptitudes intellectuelles dites « supérieures ».
7. Pour l’instant, Orchid recrute ses clients dans le cercle restreint des privilégiés de la Tech et de la Silicon Valley, mais les services de présélection et d’analyse génétique pourraient devenir monnaie courante à assez court terme. Ce serait alors notre manière même de penser la procréation qui en serait définitivement transformée.
La leçon du jour
Est-ce que, avec ces techniques, Elon Musk, avec ses neuro-divergences carabinées, aurait été “sélectionné” par ses parents ? Pas si sûr…
Pour aller plus loin
Conceivable with Noor: Fighting the Fertility Crisis with Robin Hanson - le podcast de Noor Siddiqui
Bienvenue à Gattaca - la bande annonce du film (1997)
L’interview de Aldous Huxley (l’auteur du Meilleur des Mondes) dans un français parfait - Radio Canada Archives.
The irresistible rise of libertarian eugenics - Quinn Slobodian - Financial Times
Le biais d’attention
1. Le biais d’attention correspond à notre propension à nous focaliser – sans même nous en rendre compte – sur certains stimuli plutôt que sur d’autres. Ce tri s’effectue automatiquement en fonction de nos préoccupations, nos émotions, nos croyances, nos expériences passées…
2. Le biais d’attention a fait l’objet de nombreuses recherches dès le 19ème siècle. Il a notamment été mis en évidence en 1935 par le célèbre test de Stroop (du nom de son concepteur, le psychologue John Stroop). Il s’agit de lire des noms de couleur écrits dans des couleurs qui ne correpondent pas toujours à la couleur désignée (vous me suivez ?). On a constaté que les lecteurs mettaient plus de temps à lire par exemple Noir (noir écrit donc en rouge) que Bleu (bleu écrit en bleu). Ce test a ensuite été décliné en de nombreuses versions, portant notamment sur les émotions.
3. Il existe de nombreuses formes de biais d’attention :
Le biais d’attention menaçante : tendance à repérer en priorité les dangers (regards négatifs, critiques, risques)
Le biais d’attention positive : focalisation sur les informations positives
Le biais d’attention négative : chez les personnes anxieuses ou dépressives, la tendance à voir surtout le négatif
Le biais de confirmation : focalisation sur ce qui confirme nos croyances préexistantes
Le biais de facilitation : orientation rapide vers un stimulus donné
Le biais de désengagement : difficulté à détourner son attention d’un stimulus perturbant
4. Le biais d’attention est une manifestation de nos capacités cognitives malheureusement limitées (mais si, mais si…). Pour ne pas être submergé, notre cerveau sélectionne ce qui lui semble le plus important. Le biais d’attention est donc, à l’origine, un mécanisme de survie : il nous permet de prendre rapidement des décisions, d’économiser notre énergie mentale et d’orienter notre vigilance vers le danger ou vers la récompense.
5. Le problème ? Les menaces “n’étant plus ce qu’elles étaient”, nos réactions peuvent être décalées par rapport à la réalité. C’est ainsi que certains pensent de manière obsessionnelle à la nourriture, comme si leur survie dépendait de la prochaine chasse au zébu, même s’ils savent pertinemment que les repas auront lieu à heures fixes, dans leur cantine préférée.
6. Le risque est de prendre des décisions en fonction d’informations mineures, correspondant à notre biais d’attention personnel, sans prendre en compte d’autres informations pourtant cruciales.
7. Ce biais n’a jamais été aussi fort qu’aujourd’hui avec les réseaux sociaux et les algorithmes qui les régissent :
Ils nous montrent ce qui attire déjà notre attention.
Ils amplifient les émotions fortes (colère, peur, jalousie…).
Ils créent des bulles informationnelles dont il est difficile de sortir.
La leçon du jour
N’en doutons pas : le biais d’attention est largement exploité, que ce soit avec de bonnes ou de mauvaises intentions. Apprenons à repérer les chiffons rouges qu’on agite sans cesse sous notre nez, pour nous faire oublier ce qui compte vraiment. Trump est le roi de ce procédé. “Occupons l’esprit du peuple avec une polémique inutile, il n’aura pas le temps de penser à autre chose, à savoir à ce que je fais ou suis réellement”. Tellement simple.


