L’"attention fracking" et le sophisme du nirvana
Peut-être nous aiderez-vous à résoudre le dilemme qui nous taraude depuis des semaines (enfin, presque… faut pas exagérer non plus) : préférez-vous recevoir “7 about…” le vendredi pour bien commencer le week-end ou le lundi matin pour avoir toute la semaine pour le lire ?
Merci pour votre réponse ! Maintenant, passons aux choses sérieuses !
L’attention fracking
1. L’attention fracking (ou “fracturation de l’attention”) désigne la réduction de nos capacités cognitives due à une surcharge d’informations.
2. Le terme fait référence à la fracturation hydraulique, ce processus minier qui consiste à injecter à haute pression un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques au sein de roches souterraines, afin de provoquer des fissures et de libérer du gaz ou du pétrole. Le concept d’attention fracking a été popularisé par D. Graham Burnett, professeur d’histoire des sciences à l’Université de Princeton, célèbre pour ses Presidential Speaker Series.
3. Ce concept part d’un constat simple : l’excès d’information épuise notre attention. Plus nous consommons de contenus, plus il nous est difficile de les intégrer, de leur donner du sens et donc de leur accorder une véritable attention. Or, nous vivons actuellement une période inédite de saturation informationnelle. Depuis le lancement de ChatGPT en novembre 2022 et l’essor ultra-rapide des agents conversationnels, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il est plus rapide de produire des textes et des images que de les lire ou de les regarder. Du pain béni pour ceux qui cherchent à capter, fragmenter ou détourner notre attention.
4. Cette prise de conscience a donné naissance au mouvement d’attention activism dont l’objectif est d’organiser une résistance collective face à l’exploitation de notre attention, en particulier par les plateformes numériques. L’enjeu est de taille car notre capacité à comprendre le monde et à y prendre une place active dépend directement de la manière dont nous orientons — et à qui nous confions — notre attention.
5. Parmi les acteurs les plus avancés de l’attention activism se trouve la Strother School of Radical Attention (SoRA), une organisation new-yorkaise à but non lucratif qui milite pour un retour à une vie où notre attention nous appartiendrait véritablement. Elle a résumé sa vision dans un manifeste intitulé les 12 idées de l’attention. Promouvant la notion d’attensity (contraction d’attention et d’intensité), elle propose des solutions concrètes en concevant des sanctuaires d’attention dans les écoles, bibliothèques et différents espaces publics.
6. Comment lutter ? Voici quelques solutions pratiques… avec téléphone (il ne faut pas rêver, non plus) :
Mettre son téléphone en mode “noir et blanc”, un peu comme une liseuse (mode d’emploi).
Passer du smart phone au dumb phone en choisissant volontairement des téléphones moins perfectionnés.
Sortir sans téléphone mais avec une montre intelligente et des écouteurs. Nous pouvons toujours téléphoner, écouter de la musique, recevoir des SMS, nous repérer sur une carte, mais sans être tenté de nous “perdre” dans les réseaux sociaux, et autres sources de contenus addictifs.
7. L’émergence de l’attention fracking nous alerte sur un point crucial : l’importance de faire attention à notre attention. A qui la donnons-nous ? Sur quoi la concentrons-nous ? Dès l’antiquité, et bien avant les réseaux sociaux, le philosophe Grec Epictète déclarait : “nous devenons ce à quoi nous prêtons attention”.
La leçon à tirer
Je me demande ce que je deviens quand je regarde à la chaîne des vidéos de chaton ou de rénovations délirantes de maisons en ruines. A bien y réfléchir, non, je préfère ne pas le savoir finalement.
Pour aller plus loin
The Strother School of Radical Attention, The School of Attention
6 Ways to Turn Grayscale On or Off on iPhone, Techwiser
Turning the tide on “human fracking”, The Daily Princetonian
The Battle for Attention, The New Yorker
Le sophisme du nirvana
1. Le sophisme du nirvana (ou nirvana fallacy) est une erreur de raisonnement qui consiste à rejeter une solution réaliste parce qu’elle n’est pas parfaite, en prenant comme point de comparaison une alternative idéale mais inaccessible.
2. Cette expression a été créée en 1969 par l’économiste Harold Demsetz (professeur à UCLA) dans son article Information and Efficiency: Another Viewpoint, publié dans le Journal of Law and Economics. Le mot nirvana évoque ici l’idéal bouddhiste de perfection, en contraste avec le monde réel et, il faut bien l’avouer, imparfait.
Le mieux est l’ennemi du bien. Voltaire
3. Le sophisme du nirvana suit cette structure logique :
Un problème est identifié.
Une solution réaliste mais imparfaite est proposée.
Mais seule une solution parfaite (souvent inexistante) est jugée comme acceptable.
Donc la solution réaliste est rejetée.
Dommage !
4. Ce sophisme peut se décliner à l’infini :
“ Les vaccins ne protègent pas à 100 %, donc ils ne servent à rien.” Pourtant, ils protègent à 99 %, 90 %, voire 80 %, et les personnes “sauvées” doivent être bien contentes d’être encore en vie.
“ Les lois contre la fraude fiscale ne permettent pas d’arrêter 100 % des fraudeurs, donc elles sont inutiles.” On n’ose imaginer l’état de la société s’il n’y avait pas de loi de ce type…
“ Des grands sportifs meurent de crise cardiaque donc le sport ne sert à rien”. Hum…
5. Les conséquences ne sont pas minces car ce sophisme empêche de rechercher et de mettre en place des solutions progressives, et surtout d’accepter les compromis.
6. Le risque principal est peut-être le découragement collectif : toute initiative est discréditée avant même d’être véritablement étudiée, avec à la clé paralysie, sentiment d’impuissance, moral en berne…
7. Alors comment l’éviter ? Peut-être en valorisant le progrès, plus petit soit-il. Après tout, si un enfant n’a pas 20/20 en maths après des cours particuliers, mais qu’il passe de 8 à 12, ce n’est pas la perfection absolue, certes, mais c’est déjà pas mal. Et ce sera peut-être encore mieux au trimestre suivant, et ainsi de suite. Idem pour les énergies renouvelables qui ne peuvent pas couvrir 100 % de nos besoins, mais si elles en couvrent déjà 30 %, ça fait pas mal d’énergies fossiles en moins. ,
La leçon du jour
Quand on y pense… Aucun de nous n’est parfait et pourtant on est bien bien content d’exister, même si on n’est seulement “mieux que rien”.
Pour aller plus loin
L’article originel Demsetz, H. (1969) - Information and Efficiency: Another Viewpoint - Journal of Law and Economics
Le livre - The Limits of Science - Rescher, N. (1993) - University of Pittsburgh Press.


