Les "tiny teams" et l'hypnocratie
Les “tiny teams”
1. Les tiny teams (équipes minuscules) désignent ces nouvelles startups qui opèrent avec un effectif réduit au strict minimum, conçoivent leurs produits en s’appuyant sur l’intelligence artificielle et ne lèvent pas de fonds. Effectivement, ça change !
2. L’essor des tiny teams a été repéré en premier par les investisseurs en capital-risque. Des entreprises nouvellement créées voient leurs revenus croître de manière fulgurante - à un rythme jusque-là inconnu, même dans l’univers dynamique des startups technologiques - alors qu’elles embauchent beaucoup moins que leurs aînées.
3. Le succès de ces mini-entreprises s’explique par une politique d’automatisation extrême. Le principe est simple : tout ce qui peut être automatisé grâce à l’intelligence artificielle, doit l’être. Futé, non ? Mais, en automatisant à tout va, ces entreprises deviennent fortement dépendantes des grands acteurs de l’IA. Un changement de cap ou une défaillance d’un fournisseur comme Open AI, Anthropic ou Microsoft, et c’est toute leur activité qui est menacée. Un sacré tendon d’Achille
4. Certains secteurs sont particulièrement adaptés à cette organisation : l’assistance client, la production de contenus ou les logiciels SaaS. Quelques exemples : Gamma, le ChatGPT des présentations, Lovable, une application qui permet de créer un site web en quelques minutes…
5. Le revenu par employé devient dans ce cas l’indicateur suprême. Jusqu’à présent, la valeur d’une startup se mesurait à la croissance de son chiffre d’affaires, notamment via le revenu récurrent annuel (ARR, Annual Recurring Revenue) ou mensuel (MRR, Monthly Recurring Revenue). Pour les tiny teams, il faut en outre prendre en compte le nombre - très faible - de personnes nécessaires pour générer ces mêmes revenus.
6. Les tiny teams bousculent également les étapes traditionnelles du modèle startup :
“Je lève beaucoup d’argent -> je recrute en masse -> je dois manager des équipes entières, ce que je n’ai jamais fait -> je me détourne du produit -> les résultats ne suivent pas -> je licencie”. Yesss… Beaucoup d’argent et d’énergie “cramés”
Les tiny teams suivent un tout autre scénario, celui du solopreneur (entrepreneur en solo) qui se concentre sur son produit et crée des agents IA plutôt que d’embaucher.
“Il pourrait bientôt exister une entreprise d’un milliard de dollars avec une seule personne. Si c’est le cas, c’est la notion même d’entreprise qui sera radicalement transformée.”
Sam Altman, Open AI
7. Les startups sont souvent les premières à expérimenter de nouvelles façons de travailler. Le modèle tiny teams s’étendra-t-il aux entreprises traditionnelles ?
La leçon à tirer
Nos prochains collègues de travail risquent à l’avenir d’être des IA… enfin, si nous avons encore un job.
Pour aller plus loin
L’hypnocratie
Peut-être avez-vous suivi ce feuilleton qui s’est déroulé il y a quelques mois… moi pas, je dois l’avouer. Retour donc sur un phénomène fort intéressant : l’hypnocratie.
1. Forgé à partir du grec “hypnos” (sommeil) et “kratos” (pouvoir), ce terme désigne “un régime politique qui (...) briserait la réalité comme un miroir en milliers de récits concurrents, guidés par l’IA et les algorithmes”. Dans ce système, le pouvoir s’exerce moins par la force ou l’argumentation rationnelle que par la manipulation des perceptions.
2. L’hypnocratie fonctionne par la répétition de messages simplistes, l’utilisation de l’émotion plutôt que de la raison, et un état de saturation informationnelle. Noyés dans un flot permanent d’informations contradictoires ou anxiogènes, nous perdons notre capacité à analyser lucidement les enjeux politiques réels, et abandonnons notre esprit critique pour suivre des leaders charismatiques, des influenceurs ou des algorithmes.
« Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite et ne pourrait être que le fruit d’une pure coïncidence ».
3. Bien sûr, ce terme fait aussi référence, pour le dire avec une douceur extrême, à notre perplexité face à la multiplicité des “vérités alternatives”, délires et autres “fake news” qui inondent sans cesse notre cerveau depuis quelques années, depuis que « Flood the zone with shit » (Steve Bannon) est devenu une stratégie de communication politique. Nous n’avons pas le temps de réfléchir, d’analyser, d’argumenter, qu’une autre énormité fait déjà la Une, ce qui nous plonge dans un état proche de la sidération, de la transe et… du désespoir.
4. C’est l’article, devenu livre, “Hypnocratie. Trump, Musk et la fabrique du réel” de Jianwei Xun qui a attiré tous les regards il y a quelques mois, tant il décrivait de manière limpide et novatrice la situation dans laquelle nous vivons. Les journaux, les revues, parmi les meilleurs, se sont penchés sur ce concept passionnant.
5. Un problème peut-être ? Hum… on découvre assez rapidement que l’auteur, un philosophe hongkongais, n’existe pas. Un nouveau cas d’arroseur arrosé. Le twist est de taille. En effet, il s’agit d’un auteur “hybride”, mi-IA, mi-humain, à savoir le duo ChatGPT/Claude AI et Andrea Colamedici, philosophe et éditeur italien, au CV duquel on pourrait ajouter la mention “génie du marketing”.
6. Les conséquences, nous les connaissons déjà. Ce système menace les fondements de nos démocraties : le débat rationnel, le consensus dans l’intérêt collectif, le choix réfléchi et éclairé sont remplacés par des réactions émotionnelles, conditionnées. Comme des canards décérébrés, nous perdons notre capacité à distinguer le vrai du faux et, impuissants face à la polarisation, à la montée des théories complotistes les plus diverses, nous laissons le champ libre aux petits dictateurs qui n’attendent que notre passivité hypnotisée pour prendre le pouvoir.
7. Comment résister ? La réponse classique réside dans l’éducation à l’information et à la désinformation, le développement de l’esprit critique, la diversification des sources d’information et le doute méthodique. Certes, certes… Mais il faut avouer que, avec des IA capables de créer à la perfection des sons, images et vidéos, mettant en scène de manière fictive des personnes existantes (ou non d’ailleurs), il va falloir devenir diablement intelligent pour s’y retrouver.
Le leçon du jour
Difficile de ne pas avoir envie de “démissionner” et d’aller s’occuper de ses moutons dans les alpages les plus inaccessibles… ce qui est exactement le but recherché.
Pour aller plus loin
Le livre “Hypnocratie. Trump, Musk et la fabrique du réel” de Jianwei Xun
La chronique radio Hypnocratie : vertiges de l’Intelligence Artificielle | France Culture
L’article Trump, Musk : l’hypnocratie ou l’empire des fantasmes | Le Grand Continent


